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Une modeste bicoque en bois dans un coin poussiéreux de
Rancho Santa Fe, l’une des régions les plus riches des Etats-
Unis. Le Chino Farm Vegetable Shop n’est pas bien grand et
ses 25 hectares de terres agricoles n’ont rien de particulier. Il en
est tout autrement des produits récoltés et vendus à la ferme.
On croirait qu’ils proviennent d’une autre planète tant ils brillent.
Des étals de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des carottes
bleues, des betteraves veinées de blanc, des racines de yam
pourpres, originaires du Japon, et des monticules de choux palmiers
dont se délectera la clientèle. Des choux de Bruxelles en
miniature, de la grosseur d’un petit pois, sont présentés et disposés
comme des colliers d’émeraudes dans de petites corbeilles.
Les fraises Mara des bois ont déjà fait fondre de plaisir
même de grands gaillards. On est ébloui par la diversité des
salades, des navets et des radis. Des orties aux feuilles de mizuna,
bien des spécialités ne sont en vente qu’à la ferme. On ne
les trouve dans aucun supermarché, voilà pourquoi les restaurants
gastronomiques les ont adoptées.
Dans leurs restaurants californiens, des chefs renommés
comme Wolfgang Puck (Spago) et Alice Waters (Chez Panisse)
utilisent des produits en provenance de la Chino Farm qu’ils
font venir par avion, ce qui a encore accru leur notoriété. Les
grands cuisiniers misent entre-temps sur des producteurs qui
innovent, comme la famille Chino, et que les médias comparent
déjà à des stars. Une révolution s’accomplit dont les leaders
sont … des légumes.
Dans ces restaurants, même les viandes sont servies avec des
légumes multicolores à profusion. Par le passé, les légumes
jugés fades et même insipides gâchaient presque le plaisir que
l’on prenait à manger de la viande. Les choses ont changé. Aujourd’hui,
la viande accompagne en quelque sorte les légumes
originaux dont la saveur et la fraîcheur se suffi sent à ellesmêmes.
« A chaque saison correspondent des légumes frais,
des herbes aromatiques, des épices et des plantes sauvages
qui jouent un rôle important dans la composition de nos menus
», explique René Redzepi, le chef du Noma à Copenhague
(se reporter à new spaces 04), considéré comme l’un des
meilleurs restaurants du monde. « Voilà pourquoi la verdure occupe
plus de place dans nos assiettes que dans celles de la
plupart des autres restaurants gastronomiques. » Mais le Noma
n’est pas le seul à avoir fait ce choix, comme on peut s’en
convaincre en se rendant au George’s at the Cove, à San Diego.
La Jolla, un quartier de San Diego en bord de mer, est tout aussi
sélect que Beverly Hills et presque aussi huppé que l’est
Rancho Santa Fe. Une des spécialités : la queue de bœuf braisée.
On imagine qu’il s’agit d’un plat pour « carnivores ». En fait,
il y a plus de légumes que de viande dans l’assiette. La queue
de bœuf est servie avec des poireaux et des blettes très
tendres, des chanterelles et des orties frites, bien croustillantes,
le tout parsemé de ciboulette. La viande fond dans la bouche.
Mais sans ces légumes au goût extraordinaire et à la texture
exceptionnelle que l’on doit à Mère Nature, ce plat ne serait pas
ce qu’il est.
Il y a une dizaine d’années, le George’s n’était qu’un
piège à gogos, une gargote qui ne servait que des assiettes
terre-mer, donc de la viande et des fruits de mer. Aujourd’hui, la
carte est diff érente. Des produits toniques entrent dans la composition
des menus. Le restaurant s’est réinventé. Tout le mérite
revient au chef Trey Foshee qui a décidé, lui aussi, de mettre à
l’honneur les légumes de la Chino Farm où il se rend presque
tous les jours avec son équipe pour s’approvisionner. « Nous
proposons une cuisine basée sur des produits de saison. Nos
ingrédients sont frais et de surcroît arrivés à pleine maturité,
d’où leur saveur incomparable », explique Trey Foshee. Une entrée
typique : la salade de carottes. Rien de folichon, pense-t-on.
Erreur ! Car une salade faite de carottes multicolores provenant
de la Chino Farm, c’est un régal pour les yeux et pour les papilles
! Finement râpées, les carottes pourpres, blanches et violettes
sont servies avec des kumquats, du miel et du yaourt aux
épices qui en exaltent la saveur.
Des produits de saison au goût intense se suffi sent à
eux-mêmes. C’est quand ils sont préparés simplement qu’ils
sont souvent les meilleurs. Par contre, il est décisif de savoir
comment les présenter, s’il faut les couper fi nement, combien
de temps les blanchir, quel mode de cuisson privilégier et avec
quoi les associer. De nos jours, les grands chefs coupent des
légumes avec autant de soin qu’un boucher pare un rôti. La préparation
de ces légumes demande autant de temps, d’expérience
et de créativité qu’il en faut pour détailler un morceau de
viande. La clientèle le sait et accepte sans sourciller de payer un
peu plus cher. Au restaurant Guggenheim de Bilbao, les légumes
sont d’une extrême fraîcheur car ils proviennent du potager
situé juste à côté du bâtiment emblématique de l’architecte
Frank Gehry.
Les légumes sont traités avec autant de délicatesse que
les inestimables chefs-d’œuvre à l’intérieur du musée. La carte
poétique et très épurée mentionne comme légumes des radis
noirs braisés et des endives confi tes. « J’ai commencé par cultiver
moi-même des plantes qui étaient sauvages à l’origine
comme le chardon de montagne mais aussi des salsifi s et de la
mâche », explique le chef basque Josean Martínez Alija. « Les
légumes bio, le voilà le vrai luxe ! »
« Les carottes
seront demain
notre foie gras. »
Massimo Bottura
Thinking the Future II 25