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46 Thinking the Future III
La première graine de ce petit empire a été un bar à nouilles,
ouvert en 2004. Puis, en 2006, le Momofuku Ssam Bar a germé
au coin de la rue. Le bar à nouilles a connu une popularité telle
que les salles suffi saient à peine face à l’affl ux. Il a donc déménagé
pour laisser la place au Ko, le plus prestigieux des trois restaurants,
qui a ouvert début 2008. Chang a toujours cherché à
suivre sa propre voie. Les bars à nouilles et surtout les ramen,
les nouilles japonaises, l’ont toujours fasciné. Ainsi, après avoir
travaillé pour quelques-uns des plus grands chefs de New York
(dont Jean-Georges Vongerichten et Daniel Boulud), il est allé au
Japon pour tout apprendre sur cette variété de nouilles bien particulière.
« Mon séjour au Japon a changé ma vie et ma perception
de la nourriture. Avant cela, j’ai toujours pensé que l’on ne
pouvait bien manger que dans les grands restaurants. Mais au
Japon, la nourriture était bonne partout. Du temple de la gastronomie
à la baraque de rue ».
Dès lors, pourquoi ne pas cuisiner japonais au plus haut
niveau ? « Parce que c’est trop diffi cile à faire tout seul. Quand
j’ai débuté, les meilleurs cuisiniers étaient les meilleurs techniciens.
Dans les années 90, quand on voulait apprendre à cuisiner,
il fallait faire son apprentissage dans cinq ou six endroits
différents. J’ai abandonné l’idée d’ouvrir un restaurant gastronomique
parce que je ne me croyais pas capable de rivaliser avec
les Jean-Georges Vongerichten et les Thomas Keller dans ce
domaine. Je me suis dit : je vais faire quelque chose où je pourrai
me distinguer des autres, je vais ouvrir un bar à nouilles ».
C’est ce qu’il a fait courant 2004. Avec 130 000 dollars
d’apport de son père, ce qui pour New York est très peu, Chang
a créé le bar à nouilles Momofuku, ou Momo. Avec près de 55
m², l’endroit qui était autrefois une rôtisserie graisseuse n’était
guère plus grand qu’un garage. Les murs ont été habillés de
panneaux de contreplaqué lors de la rénovation, et les surfaces
de travail étaient en bois dur, comme les bouchers les utilisent.
Depuis, cet aménagement clair et simple est devenu la marque
de fabrique du Momo. Mais à l’époque, c’était simplement la
façon la moins chère de remettre en état ces locaux miteux.
« Les gens ont pensé que nous avions délibérément choisi une
cuisine ouverte, explique Chang, mais il n’y avait aucun autre
choix. Il n’y avait pas de place pour une cloison de séparation ».
Les premiers mois, le bar à nouilles ne marchait pas du tout.
Le vent a tourné lorsque le milieu a découvert l’adresse pour luimême.
Des chefs du Craft et du wd ~ 50 ont commencé à venir
manger ici tous les jours après leur service. Momo était dans l’air
du temps. D’un seul coup, il n’y avait plus seulement que les cuisiniers
à vouloir de la bière, des boulettes de porc et des ramen,
mais absolument tout le monde.
A l’époque, le bar à nouilles disposait de 27 places assises et
chaque place était occupée dix fois par jour. Tout devait aller
très vite. La cuisine et le restaurant atteignirent leurs limites du
fait de l’exiguïté. Mais ce sont précisément ces limites qui devinrent
le moteur de la créativité. Chang et l’équipe du Momo imaginè
r ent des tas de choses : « Nous n’avions pas assez de temps
pour laisser un poulet griller un quart d’heure, explique Chang.
Nous devions travailler avec le procédé sous-vide, une méthode
de cuisson spéciale à basse température ». Et pourquoi la carte
serait-elle désormais impensable sans Mixed Pickles ? « Pour
une raison bien simple, répond Chang. Ils se conservent longtemps
et on peut facilement les stocker, sans prendre beaucoup
de place, et sans altérer la consistance ni le goût ».
Cela n’a peut-être pas l’air d’être la pierre philosophale,
mais aujourd’hui, quand on est assis au Ssam Bar et que l’on
déguste une petite saucisse de porc épicée au brocoli chinois
en goûtant la meilleure root beer qu’on ait jamais bu, tout cela
paraît très moderne. Peut-être est-ce là l’avenir de la cuisine : une
combinaison entre techniques progressistes et service minimal.
Et il n’a pas fallu longtemps pour que Chang se retrouve au cœur
de l’intérêt médiatique. Il n’a pas seulement fait la une de magazines
culinaires tels que Gourmet ou Food and Wine ; d’autres
magazines tels que le New Yorker et GQ ont aussi consacré
leurs couvertures à Chang. La formule « la meilleure qualité au
meilleur prix » est devenue le mantra du Momo.
Un critique gastronomique avait écrit à propos de Chang
que son succès était imputable pour les deux tiers au service,
pour un quart à l’environnement, et que la nourriture n’y jouait
qu’un rôle minime. Chang a alors décidé de lui adresser une
réponse appropriée au travers du Ko. Le bar à nouilles était étroit
et bondé avec 27 places assises. C’est aujourd’hui devenu un
restaurant où douze convives peuvent apprécier un menu à dix
plats pour 100 dollars chacun. Au Ko, ce sont les cuisiniers qui
se chargent en même temps du service. On ne peut réserver que
par Internet, en donnant son numéro de carte bancaire. Désolée,
chers VIP, même Frank Bruni, critique gastronomique au New
York Times, a dû attendre son tour. La plupart du temps, toutes
les places proposées pour la journée sont réservées en quelques
minutes.
Chang raconte : « Pour moi, l’avenir, c’est de se limiter à
l’essentiel. Finis tous ces trucs insensés. Notre but n’était absolument
pas de devenir un restaurant 3 étoiles. Nous voulions
juste essayer de servir la meilleure nourriture de New York.
Cette opposition me plaît : un endroit qui ressemble à un bar,
mais dans lequel on sert la meilleure nourriture. En Amérique,
aimer la bonne chère semble déjà presque élitiste. Cela ne
devrait pas être le cas ».
« L’avenir, c’est de se limiter à l’essentiel.
Finis tous ces trucs insensés ».
Simplement grandiose
Foie gras au torchon en gelée
de Riesling aux pignons de pin
confi ts (ci-dessus).
Les 12 personnes qui peuvent
s’attabler en même temps
au Ko ont décroché le gros lot.
Pour le menu du Ko, il y a des directives claires : parmi les dix
plats que l’on choisit pour composer son menu, il doit y en avoir
un à base d’œuf, un à base de pâtes et au moins une viande.
Chang et son équipe essaient, pour les trois restaurants,
d’acheter des produits régionaux de saison : « J’attache de l’importance
au fait d’acheter les ingrédients qui ont le plus de goût
et qui viennent d’une production durable. Nous n’achetons rien
d’autre que ce que les grandes maisons achètent aussi, mais
nous ne préparons pas les plats comme elles. Vous voyez ce que
je veux dire ? Nous cuisinons différemment ».
Une image devenue rare David
Chang en cuisine au Ko. Son
credo : réduire à l’essentiel.
Ici par exemple, un œuf poché
à la sauce Soubise, patate douce
et herbes vinaigrées, caviar et
une pincée de sel fumé.
Chang ne passe plus que rarement derrière les fourneaux. Il se
voit davantage comme une sorte de gérant qui jète un œil dans
les trois restaurants pour s’assurer que tout fonctionne bien. De
plus, étant un invité apprécié des plus grandes émissions culinaires,
il se déplace beaucoup. Il a également terminé le livre de
cuisine du Momofuku, paru aux Etats-Unis en octobre.
S’il le pouvait, referait-il tout à l’identique en choisissant le
même endroit ? « Si j’avais su ce que je sais maintenant ? ». Il rit.
« Jamais de la vie. Aucune personne en pleine possession de
ses facultés mentales n’ouvrirait un restaurant à cet endroit. Mais
il faut bien commencer quelque part ».
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